Cameroun : le ndop, une étoffe tiraillée entre tradition et modernité

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Wambesso Fankam sort du lot au milieu d’une cérémonie funéraire à Batié, dans l’ouest du Cameroun, où retentissent balafons, tambours et tam-tams. Le prince arbore élégamment un long boubou bleu assorti de motifs blancs. « C’est un ndop, tout le monde ne peut pas le porter », s’enorgueillit-il. 

Tissu rituel, le ndop, habit d’apparat des chefs traditionnels, des notables et des membres de sociétés secrètes, se compose de bandes de coton assemblées. Les motifs, parfois des animaux ou des formes géométriques, sont dessinés puis brodés avec du fil de raphia, avant d’être teints en bleu. 

La richesse de l’habit vient des multiples combinaisons possibles de symboles. 

Au Cameroun, plus de 13.500 chefferies traditionnelles avaient été recensées en 2018, dans les 10 régions du pays. Mais les chefs, personnages quasi-divin garants des traditions, ont plus de poids dans l’Ouest et le Nord. Autrefois maître de la guerre et de la justice, le chef traditionnel conserve son pouvoir judiciaire limité notamment aux héritages ou litiges matrimoniaux. 

« Chez les Bamilékés, originaires des régions montagneuses de l’ouest, le ndop est l’élément rituel le plus important », explique Hermann Yongueu, président de l’association Sauvons le Ndop, qui milite pour la transmission de cet héritage culturel. 

Cette étoffe, qui nécessite plusieurs jours de travail et un savoir-faire, est un habit onéreux. Son prix peut aller jusqu’à 100.000 francs CFA, environ 150 euros, dans ce pays d’Afrique centrale où un tiers des habitants vit avec moins de deux euros par jour et où le taux de pauvreté frise les 40%. 

Patrimoine national 

A Batié, il y a du beau monde aux funérailles d’une membre de la communauté. A l’entrée principale de la cour de la cérémonie, une étoffe de ndop est symboliquement accrochée sur une clôture en bois. Dans la foule, une dame arborant une robe longue entièrement cousue en ndop distribue de l’argent aux quelques danseurs. « Elle est une des rares à porter un ensemble en ndop parce que c’est une reine », souligne Gisèle Monkam, l’accompagnatrice de la cheffe traditionnelle. 

« Sur le ndop, il y a plusieurs dessins qui symbolisent notre mode de vie », explique Arsène Ngandjouong, responsable d’un musée à Bangoua, dans la région de l’Ouest. 

Une des figures de ce tissu est « un cercle qui représente la dualité du monde Bamiléké, une communication entre les vivants et les morts. Le cercle se referme pour montrer qu’il n’y a pas de rupture entre les deux », détaille-t-il. 

Les dimensions du ndop varient, certaines pièces pouvant mesurer jusqu’à 15 mètres. La production, restée artisanale, est fastidieuse. 

Assise près de la porte d’une maison en terre cuite à Baham, principale localité de la région où le ndop est encore confectionné, Solange Yougo s’active. L’artisane de 52 ans tisse un modèle, à l’aide d’une aiguille et des fibres prélevées sur les feuilles de raphia. De couleur blanche, cette étoffe sera ensuite teintée à l’indigo. « Je suis en train de faire les finitions. Je tisse cette étoffe depuis plus d’une semaine », affirme-t-elle. Certaines pièces peuvent nécessiter jusqu’à un mois de travail. 

Sur un banc en bambou, sa cousine, Sylvie Momo, 50 ans, tient une pièce déjà teintée. Avec un couteau bien aiguisé, elle défait les ligatures. « C’est une méthode de broderie traditionnelle », souligne-t-elle. 

Depuis février 2020, l’étoffe a été classée au patrimoine national camerounais par le ministère des Arts et de la Culture. 

Vulgaire 

Autrefois réservé aux rois et aux notables, le ndop perd cependant son côté sacré et il n’est pas rare de retrouver certains motifs sur des bouteilles de bière. Des pagnes bas de gamme, inspirés de cette étoffe, sont de plus en plus commercialisés au Cameroun. « Il est même devenu vulgaire », se navre M. Ngandjouong. 

« Avant, lorsque vous le portiez sans y avoir droit, on vous l’enlevait et vous faisait payer une amende », se remémore le prince Fankam. 

« Le plus important c’est la pérennisation du savoir-faire », souligne de son côté Hermann Yongueu. « Avant, les étoffes ndop se faisaient dans les chefferies et les rois exigeaient une transmission aux enfants. Dès l’âge de 7 ans, tout enfant devait se mettre à l’apprentissage », raconte-t-il. Mais aujourd’hui, les plus jeunes délaissent ce tissu et préfèrent des activités plus lucratives comme conducteurs de motos taxis. 

L’étoffe, autrefois réservée à l’élite camerounaise, s’exporte aussi à l’étranger. En 2018, la maison de luxe française Hermès a présenté une collection de foulards en soie reprenant certains motifs du ndop. 

Hermann Yongueu espère aujourd’hui que les chefs traditionnels se mobiliseront pour protéger le patrimoine culturel du ndop, en le faisant notamment reconnaître à l’Unesco. 

AFP/Sahutiafrica 

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