J’ai grandi avec ça. Partout, je lis. En tout, je lis. Dans tout, je lis. Sur tout, je lis. Avec tout, je lis. Accompagné, je lis. Mort, je lis. À l’école, je lis. À l’université, je lis. Au travail, je lis. Je lis donc partout et en tout temps. C’est ma vie, la lecture. Lire est une seconde et première nature. Je sais : j’aurais dû commencer par une première nature. Je fais le choix, aussi bizarre que cela puisse paraître. Parce que c’est ça aussi mon pays : un pays où tout est à lire et à relire…
«Il faut lire»
Mon père m’a appris cela depuis que je n’étais qu’un liquide de rien du tout. En lui, je lisais. Quand je l’ai quitté, il a continué à me faire lire (Le dictateur). Pas étonnant, Mobutu était leur modèle. Je suis sorti du ventre de ma pauvre mère et mon premier cri a embrassé un livre. Mes draps étaient en livres. Mon biberon, mes couches, mes poudres, mon huile, mon savon et même ma bouillie : livres.
Un jour, énervé, j’ai dit à mon père, alors que je n’avais que 0 an et quelques jours : « Mon vieux, je risque de mourir là… l’homme ne vivra pas seulement des livres, je dois bien manger pour de vrai… » Il m’a écouté religieusement avant de commencer à m’offrir toute forme de bouffe qui ressemblait à un livre. Sinon, le cuisinier pouvait mériter la peine capitale. La pauvre, j’ose à peine imaginer la pression qu’il subissait…
«Il faut lire»
J’ai tellement lu et cette phrase de mon père ne me quitte pas. Il m’arrive même de lire dans l’invisible. Même quand le ciel est vide, je vois des écrits et je lis. C’est devenu comme une maladie. Bon Dieu, existe-t-il une Clinique Littéraire à Kinshasa ? Oui, on m’a dit. Il existe bel et bien une Clinique Littéraire à Kinshasa. Vous pouvez la retrouver dans presque tous les réseaux soucieux de nos infos. Essayez seulement de chercher et vous trouverez. Amis, en attendant, moi le Maudit, je ne sais que lire. Même quand une femme est devant moi, je lis. Quand cette femme devant moi se déshabille, je lis. Quand cette femme déshabillée est complètement nue devant moi, toujours je lis. Qu’ai-je donc fait au bon Dieu ? C’est pour ça qu’un jour, j’ai commencé à prier. J’ai prié sans sexe pour que cela cesse. Pardon.
«Il faut lire»
Et donc, en priant pour que j’arrête de lire partout, je ne faisais que continuer à lire. Parce que les réponses de Dieu ne venaient que dans un livre : la Bible. Partout là-bas, l’on me disait que ce livre de la loi ne s’éloigne point de ma bouche. Mince alors ! Mais un beau jour, le miracle se produisit. Oui, un beau jour, mon beau malheur a retourné sa veste. Parce qu’à force de tout lire, alors que je revenais de l’église, je suis passé dans un cimetière. À force de lire tous les noms sur le tombeau, je suis tombé sur mon propre nom. J’aurais compris mon prénom seulement ou mon nom seulement. J’ai vu mon nom et mon prénom. Depuis, je suis parti et je ne lis plus partout. Heureusement, me suis-je dit quand même : « Il n’y avait pas de post-nom ».
Heureusement pour moi, et c’est là que j’apprends, en rentrant sans lire un journal, que le président n’est pas au pays, le président du Sénat non plus, le président du Parlement aussi. Donc, les deux grandes chambres du pays où les gens dorment pour l’intérêt du peuple tout en rêvant de notre bien-être ne voient plus leurs autorités. Il y a aussi le ministre du Sport et Loisirs qui veut taxer nos loisirs et construire un stade pour les Kinois vite-vite alors qu’avec l’Arena de Kin, jusqu’à aujourd’hui, rien n’est clair…
Bref, même le ministre de l’Environnement n’est pas là… Je lis seulement la pollution encore et encore ! Trop de voyages, on pollue. Vive la diplomatie agissante. Et on m’a même dit que depuis un certain temps, nos politiques voyagent bénévolement : justement en face de la misère du peuple, ils ne veulent plus réclamer les primes pour les voyages officiels. C’est ça être solidaire avec nous. Surtout que cela augmente la pollution. Bref … je dois vérifier ces infos certainement dans un autre carnet je vous le confirmerais. En attendant, je vais seulement garder ma bande. Parce que j’ai tant à dire et à lire sur le sujet, mais si je le fais comme je le pense en vrai, je ne suis pas le Bachelor pour que le Conseil d’État puisse avoir pitié de moi…
Christian Gombo, Ecrivain

