RDC : «…il existe de plus en plus d’indices d’un nouveau soutien du M23 par le Rwanda» (Thomas Fessy)

La résurgence de la rébellion du M23. Des exactions commises contre des civils par des rebelles dans les environs de Bunagana en territoire de Rusthuru, Est de la RDC. Et le soutien présumé du Rwanda aux rebelles du M23. Thomas Fessy, chercheur principal pour la RDC à Human Rights Watch (HRW), répond aux questions de Sahutiafrica.

Des combattants du M23, soutenus par le Rwanda selon Kinshasa, sont accusés d’avoir commis des exactions contre des civils à Rusthuru. Depuis mi-juin, près de vingt-neuf civils ont été tués par des rebelles, selon un rapport de HRW. Cette résurgence du M23 a brouillé les relations entre la RDC et le Rwanda. Ils s’accusent mutuellement de soutien aux groupes rebelles. Malgré la feuille de route mise en place sous la médiation de l’Angola, des combats se poursuivent entre les FARDC et les rebelles du M23. Ces derniers occupent toujours Bunagana. Pour Thomas Fessy, chercheur principal pour la RDC à HRW, il est certain qu’il existe de plus en plus d’indices laissant penser que les rebelles du M23 bénéficient à nouveau du soutien du Rwanda. Entretien.

Sahutiafrica : Selon un rapport de HRW, les rebelles du M23 ont commis des exactions contre des civils à Rutshuru. Comment avez-vous fait pour mener vos enquêtes ?

Thomas Fessy : Nous avons, en effet, documenté des meurtres délibérés commis par le M23 dans au moins trois localités des zones sous contrôle du M23. Le 21 juin d’abord, à Ruvumu, après de violents combats avec l’armée régulière dans les environs, des éléments du M23 ont accusé des civils d’avoir fourni des renseignements sur leurs positions et leurs cachettes. Ils ont alors mené une attaque de représailles, tuant certains civils à bout portant, d’autres dans leur fuite, notamment une fille de 7 ans, qui fuyait avec son père. Au total, dix-sept personnes ont été tuées.

Le 1er juillet dans le village de Ruseke, les rebelles avaient rassemblé des civils dans une maison et au moins neuf ont été fusillés sur place. Selon les rescapés, c’est un rebelle probablement d’un grade supérieur, qui aurait arrêté la fusillade. Nous avons également documenté au moins trois autres meurtres à Kabindi entre fin et début juillet. Nous avons retrouvé des témoins, des rescapés, des blessés, des sources médicales et certains, qui ont enterré les cadavres. Nous avons aussi retrouvé des membres des familles des victimes, des chefs de localité etc… Donc il a fallu s’appuyer sur de nombreuses sources pour nous permettre de recouper nos informations, établir des listes de victimes, et comprendre ce qui s’était passé.

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SA : Avez-vous documenté le soutien du Rwanda aux rebelles du M23 ?

TF : Nous nous sommes penchés sur la question. Il est certain qu’il existe de plus en plus d’indices laissant penser que les rebelles du M23 bénéficient à nouveau du soutien du voisin rwandais. Car, vous vous souviendrez que ce soutien avait déjà été largement documenté en 2012 et 2013. Lors de nos recherches, nous avons recueilli des témoignages de personnes présentes lors des récentes offensives du M23. Ces témoins ont décrit des combattants en uniforme militaire rwandais, avec des écussons du drapeau rwandais. Nous avons aussi eu accès à des rapports confidentiels du mécanisme de vérification régional, de la CIRGL, qui attestait de bombardements transfrontaliers, et d’une patrouille de soldats rwandais, qui a pénétré sur le territoire congolais « illégalement ». Deux de ces soldats ont, d’ailleurs, été capturés et remis aux forces congolaises. La force de frappe du M23, qui s’est révélée capable, par exemple, d’attaquer au mortier pendant plusieurs heures d’affilée, est encore un indice de soutien extérieur en termes d’approvisionnement en munitions alors d’où vient cet approvisionnement ?

SA : Les résultats de ces enquêtes sont-ils crédibles ?

TF : Human Rights Watch ne publie que des faits et informations que nous avons pu vérifier, corroborer, trianguler et donc confirmer. La crédibilité de notre organisation et du sérieux de notre méthodologie est avérée dans le monde entier. Il y a toujours des parties pour critiquer notre travail d’enquête parce qu’elles ne vont pas forcément dans le sens de leurs intérêts. De la même manière que le jour où notre travail les arrange finalement, ils vont le mettre en avant. De notre côté, nous continuons à documenter les violations des droits humains quel qu’en soient les auteurs afin que justice soit faite pour les victimes.

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SA : Quelles peuvent être les sanctions contre les auteurs de ces exactions ?

TF : Selon les lois de la guerre que sont les Conventions de Genève, les meurtres délibérés sont des crimes de guerre. Les sanctions existantes à l’encontre des commandants du M23 devraient donc être maintenues et étendues à d’autres responsables d’exactions graves, ainsi qu’aux hauts responsables de la région qui se retrouveraient complices des abus du groupe armé. Rappelons que bon nombre de commandants M23 sont encore sous le coup des sanctions, onusiennes notamment, pour leur implication dans de graves violations des droits humains en 2012-2013 lorsque le groupe armé avait commis d’innombrables exactions. Des mandats d’arrêt avaient même été lancés par les autorités congolaises, mais aussi des demandes d’extradition de certains chefs auprès du Rwanda et de l’Ouganda où les rebelles s’étaient enfuis.

Mais rien n’a été fait sur les dix dernières années, ni même pour démobiliser les membres du groupe armé. Et aujourd’hui, c’est cette impunité d’hier qui leur permet de revenir et de commettre de nouvelles exactions. Nous pensons que tout règlement politique devrait rejeter l’amnistie pour les responsables de crimes graves et ne devrait pas permettre aux commandants du M23 responsables d’abus d’intégrer les forces armées congolaises.

Propos recueillis par Trésor Mutombo

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