Présidentielle en Tunisie : une société civile à la peine à l’approche des élections

Des associations interdites d’observer les élections, des opposants sous les verrous, une presse et une justice sous contrôle : le climat des droits et libertés est particulièrement tendu en Tunisie à l’approche de la présidentielle du 6 octobre, selon des ONG tunisiennes et étrangères.

 

Bassem Trifi, président de la Ligue tunisienne des droits de l’Homme (LTDH), dresse pour l’AFP un sombre état des lieux, dénonçant « une mainmise sur la presse libre et indépendante avec des journalistes en prison pour leur opinion et une instrumentalisation de la justice pour écarter des candidats, des politiciens et des militants ».

 

Face à une situation « effrayante et catastrophique », on peut « dire que la présidentielle ne sera ni démocratique ni transparente », affirme-t-il.

 

Exemple récent, l’autorité électorale Isie a refusé pour la première fois depuis la Révolution de 2011 d’accréditer I Watch et Mourakiboun, deux associations tunisiennes ayant toujours surveillé les examens depuis la chute du dictateur Zine El Abidine Ben Ali. L’Isie, qui n’a pas répondu aux sollicitations de l’AFP, les accuse de recevoir « des financements étrangers suspects ».

 

I Watch a reconnu toucher des aides extérieures mais « dans le cadre de la loi et de la part de donateurs reconnus par l’Etat tunisien comme l’Union européenne », explique à l’AFP Souhaieb Ferchichi, l’un de ses responsables. « L’Isie nous accuse aussi de ne pas être neutres » en raison d’un bilan très négatif dressé en août sur le quinquennat de Kaïs Saied, explique M. Ferchichi.

 

Mourakiboun, qui n’a pas voulu s’exprimer auprès de l’AFP, a rejeté dans un communiqué les soupçons sur la transparence de ses finances et a souligné avoir toujours « mené ses observations avec impartialité, sans jamais prendre parti pour une quelconque faction politique ».

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Pour M. Trifi, la « décision arbitraire de l’Isie » concernant deux ONG reconnues « illustre une restriction et un rétrécissement de l’espace civique ».

 

«Processus répressif»

 

Le président Saied, élu démocratiquement en 2019, est accusé de dérive autoritaire depuis un coup de force le 25 juillet 2021 lors duquel il s’est octroyé les pleins pouvoirs.

 

Il « refuse tout corps indépendant ou critique pour observer ces élections et l’Isie a été transformée en un outil pour instaurer cette vision avec des arguments imaginaires », estime Romdhane Ben Amor, porte-parole du Forum tunisien des droits économiques et sociaux (FTDES).

 

Ces derniers mois, les autorités ont multiplié les contrôles sur les financements étrangers des ONG et menacées d’adopter une loi pour les restreindre. A la mi-septembre, le président a énoncé, sans les nommer, des associations recevant des « sommes énormes » de l’étranger « dans une volonté claire d’ingérence dans les affaires intérieures de la Tunisie ».

 

Selon M. Ben Amor, la Tunisie est « entrée dans un processus répressif qui pourrait aboutir d’ici un an à faire disparaître les organisations indépendantes » de la société civile.

 

Il y a « un retour en arrière » avec une concentration des pouvoirs « entre les mains d’un seul homme qui veut se passer des corps intermédiaires », explique à l’AFP Alexis Deswaef, vice-président de la Fédération internationale pour les droits humains. (FIDH) et à la tête de la Fédération belge.

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Le président Saied a « mis sur la touche les syndicats, les ONG, les partis d’opposition et les journalistes », souligne ce connaisseur de la Tunisie, venu récemment à Tunis.

 

« Ce pouvoir a fonctionné de façon stratégique dans un laps de temps assez court pour revenir à un système qu’on peut qualifier de dictatorial », ajoute-t-il, se disant « choqué de voir attaques des libertés et droits fondamentaux comme la liberté d’expression ».

 

« Plus de 170 personnes sont actuellement détenues en Tunisie pour des motifs politiques ou pour avoir exercé leurs droits fondamentaux », a indiqué lundi l’ONG américaine Human Rights Watch (HRW).

 

Des dizaines d’opposants dont des figures comme l’islamo-conservateur Rached Ghannouchi, son allié progressiste Jawhar Ben Mbarek ou la passionnée nostalgique des années Bourguiba et Ben Ali, Abir Moussi, ont été placés en détention et pour certains condamnés à partir du printemps 2023, notamment pour des accusations de « complot contre la sûreté de l’Etat ».

 

Plusieurs chroniqueurs de radios et télévisions privées ont également été emprisonnés depuis début 2024 pour des déclarations jugées critiques du président, en vertu d’un décret controversé sur la diffusion de « fausses nouvelles ».

 

« Le pouvoir politique a instauré un climat de peur avec une société civile qui peine à fonctionner. Il y a une absence de contrepouvoirs, un Parlement pleinement d’accord avec le président et un pouvoir judiciaire dégradé avec des juges révoqués ou mutés en cas de décision qui déplaît », résumé M. Deswaef.

 

AFP/Sahutiafrica

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