Dialogue direct entre Kinshasa et le M23-AFC, processus de Nairobi et de Luanda, prise de Goma et de Bukavu… Christian Moleka, analyste politique congolais et coordonnateur de la Dynamique de politologues de la RDC (Dypol), décrypte toutes ces questions dans un entretien à Sahutiafrica.
Kinshasa va-t-il enfin discuter avec le M23-AFC, soutenu par le Rwanda ? Visiblement, c’est ce qui se dessine. Mardi, Luanda a annoncé les pourparlers directs entre le gouvernement congolais et les rebelles, qui ont pris le contrôle des deux principales villes de la région du Kivu (Goma et Bukavu). La présidence congolaise en a pris acte, ouvrant la voie à un dialogue direct avec le M23, jusque-là brandi comme la ligne rouge à ne pas franchir. D’après l’Angola, les discussions doivent débuter le mardi 18 mars. Toutefois, la RDC n’a pas encore confirmé sa participation.
Selon Tina Salama, porte-parole du président Tshisekedi, Kinshasa persiste et signe qu’il reste clair dans sa position. En fait, le gouvernement congolais insiste sur le cadre établi par la résolution 2773 du Conseil de sécurité des Nations unies, exigeant notamment le retrait des troupes de la rébellion et celles du Rwanda des zones occupées dans l’est de la RDC. Entre-temps, la Communauté des Etats d’Afrique australe (SADC) a mis fin à sa mission militaire dans l’est de la RDC lors du sommet tenu ce jeudi 13 mars en visioconférence. Comment expliquer cette nouvelle position de Kinshasa qui avait, à chaque fois, réservé une fin de non-recevoir à toute négociation avec cette rébellion qui a plongé ses relations avec le Rwanda dans une brouille profonde ? Pour Christian Moleka, c’est un revirement qui surprend. Même s’il estime qu’elle est alimentée par l’évolution sur le terrain et éventuellement des pressions de partenaires. Entretien.
Sahutiafrica : La présidence angolaise a annoncé un dialogue direct entre Kinshasa et le M23. Kinshasa a affirmé prendre acte et les discussions doivent débuter le mardi 18 mars. Êtes-vous surpris par cette évolution ?
Christian Moleka : C’est une évolution brusque qui donne le sentiment d’un revirement. Cette flexibilité très rapide est certes alimentée par l’évolution sur le terrain et, éventuellement, des pressions de partenaires. C’est un revirement surprenant tenant compte de la raideur de la position gouvernementale.
SA : Donc, vous estimez que ce revirement peut s’expliquer par la pression de partenaires de Kinshasa ?
CH. M : Effectivement ! Les partenaires, qui nous accompagnent dans la pression diplomatique, attendent également de Kinshasa des gestes d’ouverture et d’assoupissement. Je crois que Kinshasa a répondu, en montrant sa disponibilité à faire de l’assoupissement, parce qu’une raideur continuelle n’aurait pas été de l’avis partenaire favorable pour Kinshasa. Je crois que c’est un signal qu’il lance à ses partenaires sur sa capacité à s’ouvrir et à fléchir cette position, qui était comme une ligne rouge.
SA : Est-ce un pas vers la fin des hostilités ?
CH.M : C’est un pas vers le gel du conflit, parce qu’au moment de négociation, il y aura un nouveau cessez-le-feu. Donc, il y aura une forme d’accalmie sur le terrain. Ensuite, ce sont des négociations qui détermineront si on pourra aller vers une paix durable ou si cela va aboutir à un échec avec plus de combats. Tout dépendra de ce qui sortira du processus.
SA : Qu’est-ce qui va changer dans le rapport de force dans la configuration actuelle ?
CH.M : Dans le rapport de force, vous avez un M23, qui viendra en position de force. Ils ont quand même augmenté leur couverture territoriale. Ils occupent Goma et Bukavu. Donc, ils ne viendront pas dans les négociations comme si nous étions en décembre 2024. Et vous avez un gouvernement qui va dans les négociations avec moins de marge de manœuvre, parce qu’il a perdu en positionnement territorial. Rappelez-vous qu’en décembre 2024, le sommet tripartite de Luanda s’était arrêté, parce que le Rwanda avait demandé un dialogue direct entre Kinshasa et le M23. Si vous prenez la position du 15 décembre et la position actuelle, Kinshasa a perdu sur le terrain. Les M23 viendront avec une position de surenchères. Après, l’on verra comment Kinshasa va manœuvrer, que ce soit sur le plan diplomatique ou militaire, pour se donner une posture favorable sur la table de négociations.
SA : Avec ce dialogue direct entre Kinshasa et le M23, que serait-il des processus Luanda et Nairobi ?
CH.M : Beaucoup d’acteurs ont demandé, notamment le sommet EAC-SADC, une fusion entre les processus de Luanda et de Nairobi. Est-ce que nous ne sommes pas en train d’assister à cette configuration, où on aurait une forme de fusion Luanda-Nairobi via Luanda ? C’est une hypothèse qu’il faudra explorer. Le fait d’avoir le M23, qui rejoint le processus de Luanda, laisse à penser qu’on va dans ce modèle.
Propos recueillis par Trésor Mutombo

