– Bonjour, Monsieur le Ministre.
– Bonjour, Excellence ! En tant que Ministre d’État en charge de toutes les cuisines du pays et Garde de tous les seaux d’eau de la République, mon rôle est considérable. Mon travail incommensurable.
En effet, c’est un travail immense, et vous n’avez même pas idée ! Cette charge nationale est aussi grande que notre pays et notre nation. Il dépasse tout dépassement. Il ne se joue qu’à sens unique. Et il est important de rappeler que, même si j’ai temporairement renoncé à certaines hautes fonctions, je peux être honorable parce que député national et je mérite le titre de sénateur à vie… (Petit commentaire dans le cœur du journaliste : sénateur à vide ou à vice ?
En tout cas vous avez le choix. Mais continuons avec le ministre) … De plus, je suis député provincial. Par modestie, j’ai refusé de postuler à d’autres postes, car je sais que je suis unique dans ma capacité à servir l’État. Je suis né pour le pouvoir. Je suis né dans le pouvoir. Je suis né dans le ventre du pouvoir. Je suis né avec le pouvoir.
C’est pourquoi je vous prie de bien vouloir me saluer en tenant compte de tous mes autres titres, sans oublier que j’ai été candidat malheureux à la dernière présidentielle. Et donc je ne suis pas n’importe qui surtout que j’ai monté seul une cuisine cinq étoiles avec pour début qu’un seul grain de riz. Je suis même né avec une cuillère, une fourchette et un couteau dans la bouche. C’est pour ça que je suis le plus jeune de tous les ministres du monde sans oublier que je n’avais pas encore dix ans que je sortais déjà de centaine de seaux d’eau dans un puit perdu en pleine forêt équatoriale. Et la science de la cuisine et du portage de seaux d’eau ça me connaît parce que scientifiquement je suis un docteur…
– Merci, Monsieur le Ministre de la Cuisine et Garde des Seaux, pour ces précisions qui nous nourrissent car il y a tant à boire et à manger dans votre présentation. Mais pourquoi, selon vous, les gens ne consomment-ils plus de plats traditionnels ? Nous sommes tous accros à la malbouffe et aux fast-foods, alors que notre cuisine ancestrale regorge de vertus…
– Vous savez, vous ne comprenez rien à la cuisine, encore moins à la cuisine congolaise. Moi, ici devant vous, même Dieu n’a pas ma connaissance des plats de notre pays. Je maîtrise tout dans les moindres détails et personne retenez-le bien ne connaît mieux la cuisine congolaise que moi. C’est pour ça que je suis ministre. Je connais et cela même en dormant je sais reconnaître partout dans le monde l’odeur de la bonne cuisine …
– Pourriez-vous répondre à ma question, s’il vous plaît, Monsieur le Ministre vénérable honorable candidat malheureux aux dernières érections présidentielles honoraire ?
– Oui, j’y arrive. Mais avant tout, il faut que vous compreniez que vous êtes en présence d’une personne qui maîtrise la cuisine. C’est moi qui décerne les étoiles à tous les cuisiniers du pays. Savez-vous pourquoi ? Ce n’est pas une question rhétorique. Vous pouvez répondre…
– Non, Monsieur le Ministre…
– Je savais que vous répondriez par non, et ce n’est pas grave. La réponse est simple : je suis le ministre de toutes les cuisines du pays. J’ai le pouvoir entre mes mains quand il s’agit de cuisine ma science ne me trompe jamais. J’ai gravi tous les échelons pour devenir ce que je suis aujourd’hui, armé d’un grain de riz et d’une seule graine de haricot hérités de ma famille. Je ne suis pas un novice ; j’ai toujours fait mes preuves, et aujourd’hui je suis Ministre. Dieu sait que j’ambitionne beaucoup de choses, car la corruption sévit dans ce pays, et j’en suis le seul remède.
– Mais Monsieur le Ministre, vous dites que ceux qui font de la mauvaise cuisine trahissent le pays, et vous mettez leur tête à prix. Est-ce légal ? Est-ce juste ? Fermer leurs cuisines et restaurants était déjà sévère…
– Mon cher ami, je suis Ministre, et je peux te dire droit dans les yeux que la cuisine, c’est sérieux. Elle peut être dangereuse si elle est faite avec légèreté. C’est pourquoi il faut être ferme avec tous ceux qui entrent dans ce domaine sans excellence.
– Que dire alors de ceux qui préparent le malewa dans les rues de Kinshasa, parfois même à même le sol, alors que vous recherchez la perfection dans notre cuisine congolaise ?
– Vous savez, être Ministre dans ce pays n’est pas facile. Nous sommes comme des dieux. Mais un dieu sans culte est un dieu mort. Voilà pourquoi j’aime lire. La littérature est la clé pour sauver notre pays. Le dernier livre que tout le monde devrait lire ici s’intitule « Le Pays des Merveilles » de l’écrivain Godefroy Mwanabwato. Lisez ce livre, et toute la richesse de notre cuisine historique vous sera révélée. Et quand vous aurez fini de lire ce livre, vous comprendrez pourquoi YV Mudimbe est mort mais de façon institutionnelle c’est silence. Silence radio. Mudimbe était un savant.
Le seul qui me dépassait. Tout ça c’est parce que les congolais ne mangent pas bien. Quand même ils peuvent manger, ils mangent mal. Trop mal. C’est pour ça que je suis devenu ministre. Pour faire manger les gens et offrir aux congolais les vertus de l’eau qui doit être vue quand ça sort d’un seau. Il y a tant à faire. Je le ferai parce que moi je ne suis pas un parvenu et tout journaliste qui ose me demander à la fin ce que vous appelez là … hein passez-moi le mot s’il vous plaît …
-Coupage …
-Justement tout journaliste qui osera me demander le couplage après notre rencontre on va l’arrêter parce qu’il ne cuisine pas les bonnes valeurs. Les valeurs républicaines que je représente fièrement depuis de siècles. D’ailleurs même demain je signe un décret pour dire au monde que le phénomène coupage est la plus grande de corruption …
-En tout cas merci pour tous ces éclairages et éclaircissements, puis-je me préparer déjà à rentrer chez moi, il est bientôt minuit et je n’ai pas assez de transport…
Christian Gombo, Ecrivain

