Le «kush», une drogue qui fait des ravagechez les jeunes en Sierra Leone

Au bord d’une décharge de Freetown, un jeune homme porte un joint à sa bouche : un mélange de substances chimiques qui imite les effets du cannabis. Il fume le kush, une drogue qui fait des ravages parmi la jeunesse désœuvrée de la Sierra Leone.

Après quelques bouffées, Mohamed (le prénom a été modifié) rentre dans un état de « grande méditation ». Il décrit une sensation de « repos » qui dure environ une heure. « Je dépense beaucoup d’argent pour ça, environ 200 leones chaque jour (9 euros) », explique l’homme de 25 ans. Pour payer cette somme qui représente une petite fortune dans ce petit pays d’Afrique de l’Ouest parmi les moins développés au monde, il collecte des ordures et les revend.

A quelques mètres, ses compagnons de misère s’entassent dans un taudis étriqué au cœur d’un bidonville où des enfants jouent dans les ordures, au milieu des cochons. Les volutes de kush asphyxient la pièce.

De jeunes hommes et femmes inconscients, parfois à peine adolescents, trouvent une échappatoire à leur dénuement extrême dans cette drogue de synthèse qui a fait son apparition à Freetown il y a environ cinq ans.

C’est le cas de Kadiatu, – un nom d’emprunt -, 22 ans, qui a sombré dans la prostitution à cause du kush : « J’étais une femme joyeuse avec plein de robes à la mode ». Désormais, elle ne possède plus rien et montre ses larges cicatrices, stigmates des violences qu’elle a subies en vivant dans la rue.

Si l’ampleur du phénomène n’a pas encore été quantifiée, faute d’étude, elle est visible dans les rues de la capitale. Les consommateurs de kush sont partout, des bidonvilles aux rues plus huppées de Freetown. On les reconnaît à leur somnolence.

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Difficile de dire de quoi est composé le kush: dans les rues, certains parlent de mélanges de tramadol ou de formol. L’Agence nationale de lutte contre la drogue évoque une « drogue de synthèse » qui « évolue rapidement », produite sur le « territoire et à l’international ».

«Alarmant»

Selon le directeur exécutif de l’Agence, Abdul Sheku Kargbo, ce mélange chimique qui « imite le THC naturel qu’on trouve dans le cannabis » peut voir ses effets « augmenter de manière exponentielle, d’où la puissance du kush ». « Les jeunes gens meurent », s’inquiète Ibrahim Hassan Koroma, fondateur de l’association Mental Watch Advocacy Network qui sensibilise les jeunes sur les dangers du kush. « C’est alarmant ».

S’enfonçant dans le quartier pauvre de Crab Town, il arrive au détour d’une ruelle dans « une planque » où une centaine de fumeurs consomment leur drogue à l’abri des regards.

« On ne veut pas les discriminer ou les pointer du doigt », souligne Ibrahim. Selon lui, le kush offre un expédient à « des personnes négligées par la société » dans cette ancienne colonie britannique qui se remet toujours d’une guerre civile sanglante (1991-2002) et de l’épidémie d’Ebola (2014-2016).

Pour faire face à cette crise sanitaire, l’unique hôpital psychiatrique du pays est la seule structure à sevrer les toxicomanes amenés par leur famille. Entassés par dizaines dans des dortoirs d’un bâtiment de l’hôpital dédié aux addictions, de jeunes hommes patientent sur des lits. Pendant 3 à 6 semaines, ils sont mis à l’isolement et traités avec des antipsychotiques.

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« Ce qu’on voit à l’hôpital ce n’est que la partie émergée de l’iceberg, parce que seuls les cas les plus sévères, en état d’intoxication ou psychotique, sont amenés », se désole Jusu Mattia, directeur médical par intérim à l’Hôpital psychiatrique universitaire de la Sierra Leone.

Manque de suivi

Quant aux autres, les « zombies » qui ne perturbent pas la communauté, « personne ne s’occupe d’eux », poursuit cet interne en psychiatrie. Selon ses estimations, au moins 60% des admissions sont liées à une addiction : « La majorité des jeunes consomment du kush. C’est un problème très répandu », estime-t-il.

Dans cet ancien asile de l’époque coloniale récemment rénové, les conditions demeurent rudimentaires. Depuis avril 2022, l’Etat ne fournit plus la nourriture des patients. Les premiers mois, le personnel a dû payer de sa poche les repas, jusqu’à ce que l’ONG américaine Partners In Health (PIH) en reprenne le financement, et aide l’établissement à acquérir des médicaments psychoactifs.

Les patients peuvent suivre une psychothérapie et participer à des activités de réinsertion comme du sport ou de la couture. Depuis le dortoir où il est sevré, Michael Mannah assure qu’il est une « nouvelle personne ».

Grâce au traitement, cet étudiant de 22 ans, accro au kush depuis 2017, veut désormais être un « ambassadeur pour lutter contre la consommation de cette drogue ». En chœur, lui et ses camarades scandent « non au kush », promettant de ne plus replonger.

Pourtant, faute de moyens pour un suivi adéquat, les rechutes sont nombreuses, déplore Jusu Mattia.

AFP/Sahutiafrica

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