Crise sécuritaire dans l’est de la RDC, nomination du président togolais Faure Gnassingbé comme médiateur de l’Union africaine, discussions entre Kinshasa et le M23… Trésor Kibangula, analyste politique et directeur du pilier politique à l’Institut de recherche Ebuteli, répond aux questions de Sahutiafrica.
Faure Gnassingbé va-t-il réussir après le retrait de Joao Lourenço ? C’est la question que tout le monde se pose. Des sources diplomatiques, citées par RFI, le présentent comme « une personnalité consensuelle, non directement impliquée dans la crise qui ensanglante l’est de la RDC ». Un avantage ? Difficile à confirmer pour l’heure. Toutefois, il se sait attendu et va être confronté à une multiplicité d’initiatives diplomatiques. Même si le chef de l’Etat togolais peut toujours s’inspirer de son expérience de médiateur dans la crise entre la Côte d’Ivoire et le Mali dans l’affaire de quarante-neuf soldats ivoiriens de la Minusma arrêtés à Bamako. Avant le retrait de Luanda, le Qatar avait pris le devant dans l’initiative de médiation. Doha a réussi à réunir le président Tshisekedi et son homologue rwandais, Paul Kagame, autour d’une table. Bien plus, il doit assurer le dialogue entre Kinshasa et les rebelles du M23, soutenus par le Rwanda. Dans un contexte aussi complexe, quelles sont les marges de manœuvre du président Faure Gnassingbé ? Entretien.
Sahutiafrica : que pensez-vous de la nomination du président Faure Gnassingbé comme médiateur dans cette crise ?
Trésor Kibangula : Depuis 2022, l’Union africaine a essayé avec le président João Lourenço de suivre et d’apporter une médiation à cette crise, à travers le processus de Luanda. Ce dernier a été un peu fragilisé par trois évènements. D’abord, l’absence du président Kagame le 15 décembre 2024 à Luanda, alors qu’il était pour rencontrer le président Tshisekedi et signer l’accord de paix. Il avait conditionné cette signature par des négociations directes. Après la prise de Goma et de Bukavu, les rapports de force ont changé. Kinshasa, qui refusait de discuter avec le M23, a accepté ces discussions directes à Luanda. Là encore, un deuxième revers , le M23 n’est pas venu au mois de mars à Luanda. Au même moment, on a vu le président Tshisekedi et son homologue rwandais se rencontrer à Doha, au Qatar. Ces évènements ont fragilisé le processus de Luanda. Le président Lourenço s’est retiré. Mais dans son retrait, il avait déjà annoncé que l’UA trouvera un autre médiateur. C’est dans ce contexte que le président Faure Gnassingbé du Togo a été désigné. Il y a une volonté du côté du continent de continuer à garder un œil sur ce qui se passe dans l’est de la RDC.
S.A : Le président Faure Gnassingbé n’est-il pas une personnalité consensuelle en prenant la médiation, sachant qu’il est non directement impliqué dans cette crise ?
T.K : Aujourd’hui, c’est la volonté des acteurs impliqués dans cette crise qui compte. Cela veut dire la volonté de Kinshasa, de Kigali et du M23. Est-ce que ces parties belligérantes font confiance à cette médiation ? Vont-elles accepter de jouer le jeu ? C’est ce qui a causé l’échec du processus de Luanda. Lorsque Kigali a retiré sa confiance au président Lourenço, ça ne pouvait plus fonctionner. Est-ce qu’aujourd’hui, les parties se sentent à l’aise de discuter dans le cadre de l’UA ? Pour moi, la réponse est non. Il y a une autre dynamique, qui est en train de reprendre la main. C’est celle de Doha, où des contacts et des discussions sont en cours. Il y a eu la rencontre Kagame et Tshisekedi en tripartite avec l’émir qatari. C’est beaucoup trop loin du continent que les choses se jouent en ce moment. Les tentatives de médiation sur le continent ont montré leurs limites. Elles se sont multipliées sans se renforcer. Aujourd’hui, on parle beaucoup plus de processus fusionnés avec beaucoup de facilitateurs. Ces processus essaient de bâtir sur deux processus boudés par des parties prenantes. Ça part sur de mauvaises bases. Dans cet imbroglio de médiations, on ajoute encore un médiateur, censé coordonner le travail de cinq. Il y a une complexité dans la médiation africaine qui ne permet pas de voir comment est-ce que les choses pouvaient avancer dans ce cadre.
SA : Dans un tel contexte, quelles peuvent être les marges de manœuvre du nouveau médiateur dans cette crise ?
T.K : Les marges de manœuvre du nouveau médiateur sont vraiment très réduites pour peser. Jusqu’à aujourd’hui, on ne connait pas très bien le rôle qu’il va réellement jouer avec les cinq autres facilitateurs. On peut avancer l’hypothèse, sans se tromper, que c’est une volonté beaucoup plus du président Lourenço, qui ne voulait pas quitter cette scène de médiation avec un échec. Il a insisté pour envoyer ce médiateur, mais il arrive dans un contexte quand même très difficile. Lorsqu’on discute avec les responsables des deux parties, il y a quand même un sentiment que cela ajoute un élément de plus dans un trop-plein de facilitateurs et de médiateurs. Je ne vois pas comment il pourrait faire avancer ses cartes. Il ne peut avoir une marge de manœuvre que si le processus de Doha lui laisse quelque chose. Lorsque Doha avait repris la main, il disait qu’il venait compléter et appuyer les initiatives africaines. Mais il faut que cela soit formalisé. Dans quelle mesure Doha vient appuyer ces initiatives ? Comment est-ce qu’ils se répartissent les tâches ? Si le nouveau médiateur prend le relais de ce que faisait Lourenço, cela veut dire qu’il doit s’impliquer pour que les discussions reprennent entre Kigali et Kinshasa, alors que c’est ce que fait déjà Doha.
SA : Après plusieurs refus, Kinshasa a ouvert la voie à un dialogue avec le M23. Depuis, les discussions sont en cours entre les délégations à Doha. Est-ce un pas pour le retour d’une paix durable ?
T.K : Doha essaie d’avancer avec les discussions. Cela se passe dans la discrétion. Les parties prenantes ont, peut-être, le souci de préserver leur image et de gérer l’opinion dans un cadre très discret. C’est un pas dans la bonne direction, le fait que les belligérants se rencontrent. Et qu’il ait des contacts entre Kigali et Kinshasa ou entre Kinshasa et le M23. Derrière Doha, il faut savoir qu’il y a des puissances occidentales qui appuient cette initiative, notamment les Etats-Unis. Ils essaient discrètement d’appuyer cette initiative. Vous avez vu ce qui s’est passé à Walikale. Il y a eu des dynamiques militaires avec les bombardements des FARDC sur l’aérodrome. Mais il y a aussi eu des pressions de la part des USA pour donner la chance à Doha et pour que les M23 se retirent de Walikale. Il y a une petite fenêtre d’opportunité. C’est pourquoi il est très intéressant de suivre ce qui se passe à Doha. Le seul désavantage pour la société civile et les citoyens est qu’on ne sait pas très bien ce qui s’y joue, parce que les discussions se passent dans une certaine discrétion et une certaine opacité.
Entretien réalisé par Trésor Mutombo

