Lundi 24 janvier, les militaires ont déchu le président Christian Kaboré au lendemain d’une mutinerie à Ouagadougou, capitale du Burkina Faso. Un nouveau coup d’Etat en Afrique de l’ouest en dix-huit mois. Après le Mali et la Guinée, le Burkina Faso a eu sa dose. Le lieutenant-colonel Henri-Paul Sandaogo Damiba s’est autoproclamé président. Et promet de lutter contre la montée de la menace djihadiste, dont fait face le pays depuis 2015. De Bamako, en passant par Conakry jusqu’à Ouagadougou, qu’est-ce qui explique cette recrudescence de putschs ?
Les analystes affirment que le recul de la démocratie ou sa confiscation est à la base des coups d’Etat à répétition en Afrique de l’ouest. Mais les situations peuvent varier d’un pays à un autre, pense Seidik Abba, spécialiste des questions africaines. « En Guinée comme au Mali, la confiscation de la démocratie, de liberté, l’avènement de la corruption à grande échelle et le népotisme ont fait le lit des prétextes, qui ont amené les militaires à faire irruption sur la scène politique », indique l’analyste. Paul Kagame, président rwandais, a estimé à Jeune Afrique que « les coups d’Etat sont les fruits de la mauvaise gouvernance ».

«Les gens sont mécontents en Afrique»
D’après Seidik Abba, au Burkina Faso, « la situation sécuritaire s’est aggravée et a conduit à une crise politique. Une rupture de confiance entre une partie de la population et le président Christian Kaboré. Il y a eu une conjonction entre la situation politique et l’état de la sécurité, qui mis ensemble créent les conditions de la prise du pouvoir par les militaires ».
« Des phénomènes comme la pauvreté, le chômage exacerbé, les inégalités et la corruption font que le système mis en place ne répond pas vraiment aux réalités du terrain. Et ne satisfait pas aux besoins de la population. C’est ça qui crée le mécontentement. Les gens ne sont pas du tout contents à travers toute l’Afrique. C’est le contexte, qui engendre de putschs », analyse le professeur Koffi Kouakou. Il préconise aux Etats africains francophones, anciennes colonies françaises, de revoir leur relation avec la France.
Tout a commencé au Mali en août 2020
Le 18 août 2020, tout a commencé à Bamako. Ce jour-là, le colonel Assimi Goïta et ses hommes renversent le président Ibrahim Boubacar Keïta, décédé le 16 janvier dernier avant d’écarter Bah N’daw, colonel à retraite, qui a été désigné président de la transition. En Guinée, Alpha Condé est passé d’opposant historique adulé à un président contesté jusqu’à sa chute le 5 septembre 2021. Pourtant, le président Alpha Condé était réélu pour un troisième mandat. C’était à l’issue d’une présidentielle sous tension.

Que faire pour éviter cette recrudescence de putschs ?
« Il faut comprendre le contexte, qui engendre ces putschs à répétition. Puis avoir un système de gouvernance avec de leaders, qui ne sont pas à la solde de puissance extérieur comme la France ou les Etats-Unis. Et, qui prennent très au sérieux le développement de leurs pays. Ils sont à la fois nationalistes et panafricanistes. Ils ne font pas de gabegie et gèrent bien les ressources du pays », prône Koffi Kouakou.
Pour Sedik Abba, « il faut enlever aux militaires tout prétexte de venir au pouvoir. Et la meilleure façon de le faire, c’est de revenir à la démocratie. Cela veut dire qu’il faut organiser des élections transparentes. Il faut aussi éviter la confiscation de la justice et de la liberté ».
« L’unique solution, ce ne sont pas les sanctions de la Cédéao ou des menaces qu’on peut faire contre les militaires, qui prennent le pouvoir. On vient de voir que les sanctions très sévères de la Cédéao contre le Mali n’ont pas empêché le coup d’Etat et ne peuvent l’empêcher dans un autre pays », démontre-t-il.

La démocratie a-t-elle montré ses limites en Afrique de l’ouest ?
Les deux analystes sont unanimes. En Afrique, la démocratie souffre dans la pratique. « L’application de la démocratie en Afrique est vraiment théorique. Elle a rencontré beaucoup d’obstacles. Ce n’est pas seulement des obstacles internes avec la mauvaise gouvernance de nos dirigeants, mais aussi des interventions externes. Les leaders africains, qui promettent que les choses vont changer, sont en fait des marionnettes des grandes puissances », indique le professeur Koffi. Mais selon Seidik Abba, « la démocratie n’a pas montré ses limites, mais plutôt son dénouement ».
« Tant que les choses se faisaient de façon démocratique, il n’y a pas eu des coups d’Etat. Entre 1990 avec le début de la démocratisation dans les pays ouest-africains jusqu’à récemment, l’Afrique de l’ouest a connu une période de stabilité acceptable. C’est après la confiscation de la démocratie que la déception s’est créée. Et qu’il y a eu une convergence entre le mécontentement populaire et militaire. Ce qui a créé des conditions de coups d’Etat », conclut-il.
Trésor Mutombo

